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De TABO à CHANGO (Rodéo en jeep).
Que diable allais-je donc faire dans cette galère ?
Je m'allonge sur le dos pour offrir moins de prise au vent.
Le ciel tourne à grande vitesse, je ferme les yeux, mais je ressens les cahots plus intensément.
Yeux ouverts, je m' accroche des deux mains aux barres de la galerie. J'ai les muscles crispés, j'ai peur d'une crampe, et de lâcher. En ce cas, le vol plané est assuré, au mieux sur la route, au pire dans le ravin.
Déjà trois quart d'heure que je voyage à ciel ouvert, sur le toit de cette jeep...
La veille au dîner dans le restaurant du monastère de Tabo, je me mets d'accord avec un jeune chauffeur népalais. Départ vers 6 heures du matin. Trajet : de Tabo à Recong Peo en jeep, pour 160 roupies.
Ce matin avant 6h, je le croise dans les couloirs de la guest house. Départ prévu pour 6h30, car il a recruté "une famille de pèlerins".
Quand je descends, il finit d'accrocher sur la galerie les bagages de femmes du Kinnaur. Leur bonnet coloré, vert à la toque grise, est très reconnaissable. En attendant le départ, elles défilent dans plusieurs temples du monastère, que le jeune moine leur ouvre.
Je les compte : six, huit, onze, treize... Comment allons-nous tous entrer dans la jeep ?
Le chauffeur tasse mes deux sacs à dos dans le minuscule coffre arrière. Il me désigne une place sur son propre siège avant, à cheval sur le levier de vitesse. Deux femmes se serrent à ma gauche...
Quand toutes les femmes arrivent, le chauffeur comprend enfin le problème.
Il me montre le toit. Est-ce que j'accepte de grimper sur la galerie ?
Cela semble être une solution...
Vers 6h45, la jeep démarre. Assis en tailleur sur les bagages, je m'agrippe aux cordes reliant les sacs. Vais-je tenir le coup ? Lentement, la jeep traverse Tabo.
Attention aux fils trop bas qui traversent la route ! Je baisse la tête au bon moment. La vigilance s'impose...
La jeep passe sous le portique, tourne à droite sur la route principale qui mène à Recong Peo, soit 160 km. En Inde, il faut huit heures pour accomplir cette distance...
Je calcule le temps qui me reste. Les femmes descendent à Nako, pour l'enseignement que donne le Dalaï Lama pendant six jours. Soit plus de 60 km, réalisables en trois heures ! Je ne suis pas au bout de mes peines...
Les paysages de montagnes sont magnifiques, mais je manque de sérénité pour en profiter. Pendant les cinq premières minutes, le chauffeur roule assez lentement.
Ensuite, il semble oublier son passager dans le vent, perché sur sa nacelle. Il accélère sensiblement, pour ne pas se laisser distancer par deux jeeps, roulant devant nous...
Je ne peux plus rester assis, le vent me chahute trop. Je m'allonge sur le dos, accroché aux cordes, la capuche de ma veste rabattue sur la tête.
La route dévalle vers la Spiti en longs lacets, je plonge dans ce gouffre comme en un tobbogan géant. Je n'entends que le moteur de la jeep, le bruit du vent s'engouffrant dans ma capuche et dans les deux jambes de mon pantalon. Me voilà transformé en bibendum...
Après trente minutes, la nuque commence à me faire mal.
J'essaye de me rasseoir, mais la jeep va trop vite, je suis obligé de me recoucher sur le dos, comme un martyr chrétien de l`antiquité, lié sur le dos d'un taureau sauvage.
Le rodéo continue, je redoute une crampe, mais pour l'instant, j'arrive à détendre mes bras lorsqu'ils sont trop crispés.
De temps en temps, je sursaute sur mes sacs, secoué par la route défoncée.
Je me maintiens sur mon perchoir : talons fixés à la barre antérieure de la galerie, mains agrippées à la galerie ou à des cordes.
Soudain, la jeep s'arrête. Je descends en vitesse pour me détendre. Le chauffeur bafouille que c'est un check-point, que je dois continuer. Pendant que j`urine, il démarre en trombe !
Je marche donc deux cents mètres, jusqu'à la barrière du check-point située juste avant le pont de Sumdo. En 1h30, nous avons parcouru les 33 km séparant Tabo de Sumdo.
Je rejoins le chauffeur dans la pièce où un policier vérifie les permis de passage au Kinnaur, ainsi que les passeports. Tout va bien.
Puis je rejoins la jeep. Coup d'oeil à l'intérieur : c'est l'entassement garanti ! Deux femmes me donnent des boulettes comme petit déjeuner. Je m'empresse d'en manger, car le rodéo sur une jeep, cela creuse !
Sur un signe du chauffeur, je franchis à pied le pont et continue sur quelques dizaines de mètres... avant de monter à nouveau sur le toit de la jeep.
En mangeant avec délice les deux boulettes, j'arrive à rester assis car la route monte et la jeep roule à une allure modérée.
De plus, l'arrêt à Sumdo et la nourriture me rendent optimiste, j'arriverai à boucler les 28 ou 30 km qui restent jusqu'à Nako !
A part quelques cahots spectaculaires, j'ai moins de frayeur que sur le début du parcours. De plus, je m'habitue peu à peu aux difficultés et je parviens à détendre régulièrement mes muscles.
La route passe dans une très belle région, encaissée. La Spiti continue sa course folle avant de se jeter au Sud de Nako dans la Sutlej.
Dix-huit kilomètres plus loin, nous arrivons à Chango, situé à 3658 m d'altitude, directement au coeur du village. Foule et embouteillage. Sous leur parapluie, des piétons se protègent du soleil.
Cette fois, le chauffeur de notre jeep a oublié de s'arrêter avant le check point ! Un policier, qui me voit descendre de mon perchoir, nous accueille le chauffeur et moi, avec colère :
- " Vous avez risqué un grave accident ! C'est dangereux sur cette route !"
Le chauffeur népalais baisse la tête et laisse passer l'orage. J'explique au policier que la jeep est archipleine, que j'ai payé pour voyager à l'intérieur. Mais que sur la proposition du chauffeur...
Un autre policier vérifie mon permis. Je tends mon passeport au premier policier, qui l'ignore avec hauteur, préférant engueuler vertement mon chauffeur...
Le policier me demande si j'ai déjà payé le voyage en jeep.
- "Non ? Dans ce cas, pas question de continuer. Prenez ce bus pour Nako !" Et il me montre un bus qui franchit le check point, m'accompagne, vérifie que je m'y installe...
Ainsi se termine mon parcours de 51 km sur le toit d'une jeep entre Tabo et Chango, sur une des routes les plus accidentées de l'Himalaya.
Dix kilomètres plus loin, après la traversée de paysages à couper le souffle, le chauffeur de la jeep m'attend à la sortie du bus à Nako. Avec d'autres passagers, je continue, à l'intérieur de la jeep, jusqu'à Recong Peo, à environ 110 km.
Ce diable de chauffeur est responsable d'un accident avec une petite voiture peu après Nako, mais c'est déjà une autre histoire...
Lionel Bonhouvrier.
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