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D'HEMIS-SHUKPACHEN à LAMAYURU
A l'aube, la maisonnée est encore silencieuse. Dans la chambre, Mathias, Mya et Deyanne dorment tranquillement.
Quelqu'un remue dans le couloir. Je sors : c'est la mère de famille qui balaie et commence sa journée.
Dehors, du haut des marches de l'escalier, je regarde le soleil qui se lève : les montagnes environnantes s'éclairent. A quelques dizaines de mètres, les champs de blé sont d'un vert rafraîchissant. Depuis quelques jours, nous randonnons à travers des paysages désertiques et nous apprécions les oasis, telle Hemis-Shukpachen.
Je descends jusqu'à la ruelle, où l'eau dégringole dans un caniveau central. Toilette de chat au tuyau d'où jaillit une eau fraîche.
Je me promène ensuite jusqu'à 6h en réfléchissant : la randonnée prévue jusqu'à Ang ne m'enchante pas. Je préfère marcher plein sud vers la vallée de l'Indus. Par la route principale, on peut rejoindre Lamayuru en bus ou en stop. Au retour vers Leh, pourquoi ne pas visiter le monastère de Rizong ?
Quand je rentre dans la chambre, Mathias se réveille. Je lui expose mes idées. Il est d'accord pour ne pas aller à Ang. Mais il propose de voir aujourd'hui le Rizong gompa. En ce cas, nous devrons demander le chemin à Deachen, étudiante de 19 ans, seule de sa famille à parler anglais.
Le petit déjeuner est cordial, préparé par Deachen : thé, chapati et confiture. La mère et ses trois enfants assistent à notre repas. Deyanne, 7 ans, est le chouchou : "Nono" est fêté partout où il passe. Les Ladakhis le tripotent à la moindre occasion...
Deachen étudie la médecine à Jamnu. Dans quelques années, elle espère rejoindre sa soeur aînée qui travaille dans un hôpital de Delhi. Par la fenêtre, elle nous montre un sentier qui, à travers une montagne, mène vers le Rizong Gompa.
Vers 8h sur le peron, Mathias et moi photographions les deux familles : la mère, Deachen, une fille et un fils plus jeunes. Et les enfants de Mathias : Deyanne et sa soeur de 12 ans : Mya. Adieux à notre famille ladakhie si accueillante.
Les sacs sur le dos, nous entamons notre sixième journée de trek. Elle s'annonce belle, ensoleillée, un petit vent nous rafraîchit. Le chemin serpente à travers les faubourgs d'Hemis-Shukpachen en pente douce. Nous croisons des habitants, des ânes et des vaches. Vers 9h, nous traversons le pont au-dessus de l`Akhur. Sur sa berge, grande toilette dans la rivière. Deyanne et Mya hésitent longtemps avant de se laver. Tout propre, j'en profite pour prendre des photos de fleurs et de racines en macronumérique.
Au bout d'un quart d'heure, Mya et Deyanne prolongent leur trempette.
Mathias s'emporte contre son fils qui doit laver son slip, mais qui ne fait pas grand chose... Je finis par l'aider à sortir de la rivière : son slip attendra !
Après le pont, nous longeons quelques maisons, tournons un peu en rond, avant de nous engager, cent mètres plus loin, dans un oued à sec très large.
Normalement, nous devrions grimper à flanc de colline et apercevoir Hemis-Shukpachen dans vingt minutes. Nous montons régulièrement sans apercevoir le village, environnés par cet entonnoir naturel. Nous montons en plein désert : les roches sont à nue, plus ou moins recouvertes de poussières.
Sur les versants, des sortes de nénuphars sont éparpillés sur les roches. Epanouis pour recueillir la lumière. On devine une racine profonde puisant l'eau souterraine.
Vers 10h, Deyanne semble décroché.
Il monte très lentement et Mya a tendance à l'attendre. Mathias se laisse rejoindre, demande à Mya de garder son propre rythme et de ne pas s'occuper de son frère...
Première pause en plein soleil, car l'ombre est introuvable. Mathias reproche à Deyanne de traîner, de faire sa tête des mauvais jours. Le gamin se ferme, ce qui n'arrange rien.
Les bouteilles d'eau circulent, soulagent les gosiers desséchés.
Au début de l'oued, nous avons repéré une flèche blanche très discrète. Depuis, les marques ont disparu. Un petit tas de pierres semble parfois nous confirmer dans notre choix. Mais nous ne sommes jamais certains d'être sur le chemin de Rizong Gompa. Nous hésitons plusieurs fois entre deux vallées à sec...
A un moment, nous choisissons celle de droite. Le chemin s'élargit, se ramifie en sillons creusés dans une croûte de terre, sur plusieurs niveaux. Deyanne double tout le monde, car il adore être le premier. Soudain, un serpent de bonne taille me croise à moins d`un mètre. Je le montre à Mya, qui marchait derrière moi :
- "Mya ! Regarde ! un serpent ! Quelle taille !"
- "Un serpent !", crie-t-elle d'un ton suraigu en faisant un saut de carpe. Elle se met à courir, en état de suroxygénation. Quelques minutes lui sont nécessaires pour retrouver son calme...
Sous un soleil de plomb, la pente devient plus raide. Nous grimpons, encore et toujours, nos foulées diminuent, notre respiration devient bruyante. Mathias ouvre la voie et nous suivons, de plus en plus essoufflés. Cela devient de l'alpinisme !
Soudain, Mathias nous alerte :
- "Là-haut, sur la crète ! Des bouquetins !"
Huit ou neuf bouquetins se découpent nettement sur le bleu du ciel. Certains bougent un peu. Ils semblent nous fixer de leur perchoir. Quel bonheur ! Nous voyons enfin ces fameux Ibex dont les voyagistes rebattent les oreilles aux touristes...
- "Pause ! Il est temps de manger une pomme ou une poire. Et puis, il me reste des figues !", annonçai-je. Nous posons les sacs sur le sol en pente. Mathias préfère ensuite partir en éclaireur. Je suis certain que nous nous sommes trompés de chemin, continuer ainsi n'a plus de sens...
Grignotage avec Mya et Deyanne sous le soleil, sur un replat assez réduit. Nous mâchonnons lentement, en buvant à une ou deux reprises, sans beaucoup parler.
Contemplation de la montagne déserte, aux roches de couleurs variées entre le brun et le rouge, en passant par les gris, les jaunes...
Mathias redescend : "Je suis allé très haut : c'est trop raide ! Avec les sacs ce sera trop dur. Nous nous sommes trompés de chemin plus bas !"
- "Tant pis ! Nous prendrons la vallée de gauche ! Que dites-vous de finir mon chocolat de France ?"
Deyanne et Mya approuvent bruyamment et Mathias trouve l`initiative à son goût. Je fouille dans mon sac, trouve le reste de plaquette :
-"Deyanne, je te charge de faire la distribution ! De manière équitable, bien sûr !"
Chacun obtient deux carrés de chocolat noir, sucé en bouche avec parcimonie...
-"Que c'est bon ! Du chocolat noir francais !", s'exclame Mya.
-"Oh là là ! Cà alors ! C'est du vrai chocolat !", ajoute Deyanne.
Dans la descente, pendant plus de cinq minutes, le chocolat devient notre sujet de conversation exclusif.
-"Je préfère le chocolat à 98% de cacao !"
-"Moi, j`ai déjà mangé du chocolat à 100% de cacao !"
-"Quel est le pourcentage de ton chocolat, Lionel ?"
-"C`était un chocolat à 52%. Mais il semblait plus fort car c`était du chocolat noir pour les desserts", explique Mathias.
-"Moi, j'aimerais bien en manger encore !", ajoute Deyanne.
Et nous continuons à ruminer, à nous exclamer sur les vertus du chocolat noir, du chocolat blanc (très apprécié de Mya) et de tous les chocolats de la création.
Revenus à l'embranchement, nous prenons la vallée de gauche, sur un sentier très peu marqué, dans un paysage aride et lunaire.
Vingt minutes plus tard, Mathias choisit la vallée de droite. Très vite, nous crapahutons dans un cône de déjection. Mathias et Deyanne prennent de l'avance, grimpent à une dizaine de mètres en amont de Mya et moi. Les pieds ne suffisent plus, il faut s'aider des mains pour escalader un relief de plus en plus vertical.
Deyanne se trouve en difficulté, Mathias prend son sac à dos et continue de plus belle. A un moment, Deyanne patine, fait tomber quelques pierres, dont une passe entre Mya et moi. Celle-ci sursaute et se plaint. Je crie alors :
-"La prochaine fois, il faut crier : pierres ! pour nous avertir !"
Cela devient insensé, nous voilà des alpinistes !
Je m'arrête pour souffler et proposer à Mathias une pause pour réfléchir.
Près de moi, Mya donne des signes d`énervement : respiration plus rapide, murmure de phrases nerveuses. Le vertige semble la paralyser.
-"Ne regarde pas en bas ! Regarde tes pieds et assure tes prises sous tes chaussures et à chacune de tes mains. Tate les pierres pour vérifier qu'elles tiennent bien."
Mathias est trop haut, je décide de le rejoindre pour faire le point.
Nous dérapons parfois dans la caillasse, sur un caillou, qui dégringole sous nos semelles. Heureusement, nous avons de bonnes chaussures ! Soudain, Mya s'agrippe à moi et sanglote ! Je m'efforce de la calmer, lui explique qu'elle ne doit pas paniquer. Le mieux est d'enlever nos sacs. Nous déposons au mieux nos sacs à dos sur une pente presque verticale...
-"Mathias ! Stop ! Il faut faire le point !"
Mathias a fort à faire avec deux sacs à dos, et avec Deyanne, exténué par des efforts soutenus.
-"Il faut redescendre ! C'est beaucoup trop dangereux ! Nous risquons une chute !"
-"D'accord ! Je descends avec Deyanne !"
Mais ils déclenchent une chute de pierres qui dévallent si près de nous, que deux petites rebondissent sur moi...
-"Stop ! Ne bougez plus ! Vous allez nous assommer ! Je descends avec Mya. Je te préviendrai quand vous pourrez descendre sans nous envoyer des pierres sur la tête !"
Mya est tétanisée de peur. Elle s'agrippe à moi en murmurant des prières : "Je vous salue Marie... Sainte Marie mère de Dieu..."
-"Ne t'inquiète pas. Nous allons descendre très lentement. Si nous sommes prudents, nous serons toujours en sécurité. Le mieux est de nous tourner face à la pente. Tiens-moi bien, nous allons descendre..."
Appuyés l'un à l'autre, nous avançons pas à pas. De temps à autre, nous dérapons sur quelques mètres dans les éboulis, en contrôlant notre glissade. Je choisis le meilleur terrain, en faisant un détour si nécessaire, avec la plus grande prudence. Enfin, nous arrivons au bas des éboulis.
Tourné vers la montagne, je hurle à plusieurs reprises : "Mathias, go ! Allez-y !"
J'entends une réponse indistincte, assourdie par la distance. Ils ont compris.
Cinq minutes plus tard, ils nous rejoignent au croisement des deux vallées.
Il est l`heure de déjeuner, ce qui nous remettra d`émotions violentes, et épuisantes. Je sors la nourriture : chapatis, curd, un reste de fruits.
-"Je vais monter au col pour voir ce qu'il y a derrière !", annonce Mathias.
-"Pas question de te suivre. Nous avons eu les yeux plus gros que le ventre. Nous avons pris trop de risques avec cette escalade trop difficile pour des enfants. Après le déjeuner, je redescendrai à Hemis-Shukpachen !"
-"D'accord avec toi. Je veux seulement prendre une photo depuis le col, je vous rejoindrai ensuite".
- "Mais ce n'est pas le col ! D`après ma fiche, nous sommes encore très loin du col ! Nous avons fait un tiers du trajet jusqu'au Rizong Gompa. Cette randonnée improvisée était trop dure et trop risquée pour des enfants !"
Pendant notre sobre repas, Mathias monte jusqu'au sommet.
Mya est satisfaite de notre décision d'abandonner la randonnée. Les émotions récentes lui suffisent...
Quand Mathias revient, nous décidons de revenir à Hemis, puis de descendre l'Akhur jusqu'à la route principale. Là, un bus ou le stop d'un véhicule nous permettront de gagner Lamayuru, où nous pourrons dormir cette nuit. C'était mon idée de ce matin.
La descente jusqu'à Hemis est rapide, car ce nouveau projet nous motive. Deyanne court littéralement, tente de doubler tout le monde, marche en zigzag, ce qui nous gêne.
Vers 14h, nous sommes de retour au pont.
Dix à quinze minutes sont nécessaires pour s'orienter, trouver la bonne rive et un homme qui nous indique le chemin pour Rong et la Main Road. Ce charpentier travaille en plein air. Je me fais confirmer plusieurs fois le chemin...
En deux heures, nous descendons la vallée de l`Akhur, verdoyante, très agréable.
Ce n'est plus le Ladakh (ce désert), mais une vallée alpine, fertile et humanisée. Le sentier longe le plus souvent la rivière. Parfois, celle-ci le coupe. Il faut marcher sur des pierres le long de la berge pour retrouver le sentier de l`autre côté d'un rocher à dix ou quinze mètres.
Comme nous manquons d'eau, je remplis dans la rivière une bouteille d'un litre, ajoutant un comprimé d'hydroclonazone.
Nous faisons trois pauses successives.
D'abord, quand l'Akhur décrit un coude dans la vallée. Nous nous asseyons en surplomb, buvons en admirant le paysage. Derrière nous, deux paysans travaillent dans un champ.
Plus loin, nous traversons des vergers d'abricotiers couverts de fruits. Beaucoup pourissent sur le sol, ou font le régal des oiseaux et des insectes. Cueillette et mangeaille de nombreux abricots. C'est un goûter idéal !
Programmée pour une heure, l'alarme de ma montre sonne. Pendant une troisième pause, nous buvons un litre d`eau fraîche, rendue potable. Le chemin devient très large, annonce déjà la vallée de l'Indus. Après une cascade canalisée, nous arrivons à la route.
C'est le hameau d'Hemishu, où nous trouvons une gargotte-épicerie. Achat d'eau, de biscuits, de chocolat, de cacahouettes. Les véhicules sont rares, surtout des camions, souvent militaires. Nous demandons à un routier s'il peut nous transporter jusqu'à Lamayuru. Il est d'accord, mais il s'est arrêté pour une crevaison et la réparation va être longue.
Quand un convoi de trois camions s`arrête, le patron de la dhaba va les voir. Je le suis, comprends qu'il demande à un routier s'il va à Lamayuru. Il semble d'accord pour nous prendre en stop. J'alerte mes compagnons et nous grimpons dans la cabine avant du camion.
Celui-ci ne compte qu'un chauffeur et son jeune aide, indispensable en cas de croisement, sur ces routes de montagnes étroites. Dans notre cabine, nous dominons l'environnement et profitons de la beauté des paysages, le long de la vallée de l'Indus, puis sur la route impressionnante qui serpente jusqu'à Lamayuru.
Le trajet dure deux heures et demie, coupé par deux arrêts.
Au premier, j'achète des fruits, dont nous sommes souvent privés (pastèque, pommes, bananes) car les restaurants n'en proposent pas.
Le second arrêt est plus long, a une dhaba de routiers perdue, au milieu d`odeurs infectes de volailles, d'essence et de peinture fraîche (un homme repeint en vert le rideau de fer de la dhaba). Je commande un thé pour huit : notre quatuor et quatre routiers (le convoi n'est formé que de deux camions, en fait). Ils se rendent à Srinagar, à deux jours de route de Leh... Plusieurs camions amoureusement décorés s'arrêtent dans la poussière. Les routiers sont souvent des Hindous et des Sikhs.
Et nous attendons près de trois-quart d'heure que notre chauffeur veuille repartir. Sur un signe de sa part, je vais payer les thés, mais le gérant me fait comprendre que notre chauffeur a réglé l'addition. Je proteste, car cette inversion des rôles me déplait. C'étaient à nous, les stoppeurs, à régaler nos conducteurs. Mais je dois m'incliner.
La route grimpe en lacets dans une autre vallée et la prudence est vitale lorsqu'on croise d'autres véhicules. De lacets en lacets, la route se déploie à l'assaut de la montagne. Sujets au vertige s'abstenir ! Un camion rouge immobilisé au fond du fossé témoigne des risques encourus. Plus haut, je découvre avec stupéfaction un autre camion, stoppé à moitié dans le vide. La porte de la cabine encore ouverte indique que le chauffeur n'a pu sauver sa peau que de justesse...
Les formes des rochers sont originales, d'une grande beauté. Nous admirons des cheminées de fées à proximité de Lamayuru. D'autres rochers ressemblent a des têtes juxtaposées dont la bouche est grande ouverte. Vers 19h30, la nuit s'annonce et une lumière chaude met en valeur les roches aux couleurs variées.
Peu après, notre camion traverse le hameau au bas de Lamayuru. Faut-il s'arrêter pour profiter des guest-houses ? Nous laissons faire, préférant dormir le plus près possible du monastère, sur les hauteurs de Lamayuru.
Mais le chauffeur s'arrête à mi-hauteur. Nous descendons et Mathias me prévient qu'il vient de lui demander de l'argent. Je me mets à sa portière et il me réclame 200 Rs ! Je lui réponds :
-"It's too much ! I give you 50 Rs for the road. And I have to pay absolutely for the 8 tea !
So, 30 Rs more. I give you 80 Rs !"
Il joue à l'homme outragé par une telle proposition, mais descend à 150 Rs. Je reste ferme, lui tend l'argent. Il retire ses mains, pour faire croire qu'il préfèrre ne rien recevoir, plutôt que se contenter de si peu... Et si je le prenais au mot ? Mais je me dis que 80 Rs est une bonne affaire pour lui. Je lui fourre les billets dans les mains et rejoins mes compagnons.
L`arrivée au monastère, nos démêlés avec le moine-portier, Cerbère inénarrable, cela relève sans doute d`une autre histoire !
Lionel Bonhouvrier.
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